Résister au multiculturalisme (traduction)

« Que mille fleurs s’épanouissent »

Par Peter Lamborn Wilson (Texte original)

Permission accordée par l’auteur pour la traduction et la publication de ce texte

Traduit par Alexandre Dubé-Belzile

Les États-Unis ont toujours été présentés comme un « creuset des peuples ». Le Canada, en comparaison, se définit plutôt comme une « mosaïque », ce qui pourrait expliquer pourquoi la population canadienne semble souffrir d’une étrange crise identitaire perpétuelle et disproportionnée. Que signifie être « canadien » plutôt que (ou à la fois) québécois, celtique, ou autochtone ?

Dans les années 1950, les États-Unis se disaient exempts de ce genre de crises. Toutes les cultures devaient « fondre » et s’amalgamer au sein de l’identité étatsunienne, le courant normatif. Cependant, en vérité, cette culture de « consensus » n’était que la culture coloniale anglaise, amnésique et d’un lustre transfrontalier évanoui.

Les cultures immigrantes qui résistèrent à la fonte furent tout simplement considérées comme anormales. Les Irlandais, par exemple, furent perçus comme récalcitrants et sauvages jusqu’à tout récemment. Naturellement, il est difficile de trancher, dans le cas de certaines cultures, la question de savoir si elles se sont marginalisées parce qu’elles ne voulaient être amalgamées ou si elles avaient été exclues. Dans les années 1960, les noirs furent identifiés comme une culture injustement honnie et des mesures furent prises pour son absorption dans le courant normatif (par, entre autres, des écoles d’intégration). Les autochtones sont toujours exclus par la Loi, qui les définit par le sang plutôt que la culture et le système de réserves assurent ainsi le maintien d’un système de « ségrégation ». Les Juifs, les Hispano-américains et les Asiatiques ont tous suivi leur propre trajectoire vers l’assimilation ou la résistance.

Dans les années 1970s et au début des années 1980, il devint évident que, d’une manière ou d’une autre, le « creuset des peuples » avait échoué. Le cas le plus probant, les noirs, s’avérèrent impossibles à absorber. Le « consensus » était menacé. La droite, avec son attitude schizophrénique à l’égard de l’ethnie et de la culture, avait failli. Un nouveau consensus « libéral » fut proposé. Il fut nommé le multiculturalisme.

Évitons d’emblée toute méprise : le multiculturalisme est une stratégie visant à sauver l’Amérique sur le plan conceptuel et constitue un système de contrôle social. Chacune des nombreuses cultures qui ensemble forment la nation a maintenant droit à un certain espace d’autodétermination et à certains simulacres d’autonomie. Les manuels d’école reflètent maintenant cette stratégie. Les illustrations des années 1950 qui ne représentant que l’histoire des heureux blancs ont maintenant été retouchées pour inclure quelques noirs, quelques Asiatiques et même quelques autochtones. Une douzaine de départements de multiculturalisme ont fait leur apparition dans les universités. Chaque minorité doit maintenant être traitée avec « dignité » dans le curriculum. Les conservateurs soulèvent une question épineuse : les canoniques schibboleths de la civilisation occidentale sont en danger ! Nos enfants seront contraints d’étudier… l’histoire des noirs ! Ce conflit avec la droite confère au multiculturalisme une aura de « radicale » rectitude, et la gauche prend les devants pour défendre le nouveau paradigme. Entre les deux extrêmes, théoriquement, un équilibre doit être ramené pour que le consensus fonctionne de nouveau. Malheureusement, cette théorie n’est le produit ni de la droite, ni de la gauche, ni du centre. Elle émane du haut ; il s’agit d’une théorie de contrôle.

Les anciens manuels décrivaient toute particularité ethnique et culturelle comme une tare qui ne pouvait être surmontée que par l’immense creuset de conformité à la norme. La norme était pourtant elle-même sans l’ombre d’un doute tout simplement une forme de particularisme hégémonique, à un tel point que le contenu des manuels perdit peu à peu de son opacité pour devenir totalement diaphane. Je suis d’accord qu’il fallait les faire disparaître. Désormais, nous avons quelques textes qui admettent, par exemple, que l’arrivée de Cristophe Colomb n’avait rien d’une bénédiction et que les Africains n’étaient les responsables de leur propre esclavage. J’admets qu’il s’agit d’un pas en avant. Toutefois, je me demande toujours qui exactement nous a permis d’exprimer une telle position, et pourquoi ?

D’emblée, il semble évident que chacune des « nombreuses » cultures spécifiques est mesurée au regard de la culture « universelle » dominante et lui est assimilée. La seule différence est que, désormais, la culture dominante semble valoriser un peu de « diversité » et se permet de se sentir quelque peu nostalgique des coutumes ethniques hautes en couleur. Cependant, au cœur de ce discours qui se définit maintenant comme multiculturel subsiste un « curriculum constituant un noyau solide », amalgame des mêmes anciens axiomes eurorationnels, du triomphalisme scientifique et de la téléologie de la classe dominante.

Ce courant de pensée dominant constitue la civilisation et les cultures ne peuvent trouver place qu’à la périphérie de ce centre. Il va sans dire que la civilisation accepte avec gratitude les éléments des cultures qui puissent lui être utiles. Chaque pittoresque culture locale, aussi restreinte soit-elle, a quelque chose à offrir, un élément dont elles peuvent être « fières ». Une passion muséologique attise les ardeurs du centre. Chacun collectionne les particularités ethniques. Chacun est un touriste. Chacun s’approprie.

La conversation multiculturelle comme monologue totalitaire pourrait avoir lieu ainsi : Oui, tes petits artisanats paraîtront bien dans mon salon, dans lequel elles serviront à dissimuler le fait que ma maison fût conçue par, et possiblement pour, une machine. Oui, ta cérémonie de bain de vapeur sera pour nous une expérience intéressante pour la fin de semaine. Après tout, ne sommes-nous pas les maîtres de l’Univers ? Pourquoi nous contenter de cet insipide ameublement anglo-américain lorsque nous pouvons prendre les vôtres à la place. N’êtes-vous pas reconnaissants ? Et plus de colonialisme impérial non plus : nous payons pour ce que nous prenons et pour ce que nous cassons ! Payer, payer, payer. Après tout, il ne s’agit que d’argent.

Par conséquent, le multiculturalisme est perçu en premier comme une proposition à la fois universaliste et particulariste, dans les faits, une totalité. Chaque totalité implique un totalitarisme. Cependant, dans ce cas particulier, le tout porte un visage amical, un parc d’attractions dans lesquels tous les « cas spéciaux » peuvent être reproduits ad nauseam. Le multiculturalisme est un « spectacle » de communicativité, qui transforme la convivialité en une commodité revendue à ceux qui en avaient rêvé. En ce sens, le multiculturalisme apparaît comme la nécessaire réflexion idéologique du marché global, du « Nouvel Ordre mondial », le « seul » monde du capitalisme qui arrive trop tard et de la « Fin de l’histoire ».

La « fin de l’histoire » se trouve à être bien sûr « la fin du social ». Le multiculturalisme est le décor de la fin du social, l’imagerie métaphorique de la complète atomisation du « consommateur ». Enfin, que consommera le consommateur ? Des images de culture.

Ensuite, le multiculturalisme n’est pas seulement une fausse totalité et une unification, mais également une fausse séparation. On fait comprendre aux « minorités » qu’aucun but ou aucune valeur ne pourraient les unir, si ce ne sont les objectifs et les valeurs du consensus. Les noirs ont la culture noire, par exemple, et n’ont plus besoin d’être assimilés. Aussi longtemps que la culture noire reconnaît la centralité du consensus et sa propre périphérie, il lui sera permis et encourage à croître. Toutefois, une autonomie réelle est hors de question comme, d’ailleurs, toute « conscience de classe » qui pourrait transcender l’ethnie ou son « mode de vie » pour engendrer des coalitions révolutionnaires. Chaque minorité offre sa contribution au centre, sans que quoi que ce soit ne soit libre de circuler dans la périphérie, et certainement le pouvoir de la collectivité. Dans un diagramme, cela ressemblerait à ceci :

Multiculturalisme

Contrairement à la fleur, qui abaisse ses frontières aux abeilles et à la brise et qui s’ouvre à la vie, le « consensus » tire toute l’énergie en son centre et l’absorbe au sein d’un système fermé de strict contrôle, un passage qui ressemble à la mort et qui se terminera inéluctablement dans la stérilité et dans l’hystérie.

Étant donné la manière dont nous vivons en cette ère de l’ordre global et de l’environnement physique et culturel qu’il secrète, il devrait aller de soi que les particularités devraient représenter une forme de résistance. La totalité a donc entrepris de s’approprier l’énergie de cette résistance en offrant une forme factice de particularisme, vide de tout pouvoir créateur, comme un simulacre commodifié de désir insurrectionnel. En ce sens, le multiculturalisme n’est que le recto de la page dont le verso est le « nettoyage ethnique ». Les deux côtés de la page signifient la disparition de toute authentique culture particulière de résistance.

Par la même occasion, le consensus encourage discrètement la haine de race et même de classe. Dans la mystérieuse absence de cet « empire maléfique » qui nous donna jadis une excuse pour chaque acte de violente répression et de corruption menées au nom de la « défense de la civilisation occidentale », le consensus doit désormais chercher et créer ses « ennemis » en lui-même. Les agences de renseignements s’amourachent de violents nationalistes, séparatistes et chauvinistes de toutes sortes. Dans de tels cercles, le multiculturalisme signifie : « qu’ils s’égorgent les uns les autres et facilitez-nous la tâche ». Par conséquent, tout acte de rébellion ou de haine brutale rend « l’État policier » encore plus puissant. Nous voyons déjà que le discours du pouvoir manque de patience avec ces « sales minorités et leur déblatérasse politiquement correcte. Nous leur avons offert le multiculturalisme et voyez ! Encore une fois, ils se révoltent. Criminels ! »

La gauche crut si longtemps à l’Internationale qu’elle ne put, jusqu’à maintenant, s’adapter à la situation post-1989 et proposer une réponse claire à la « nouvelle mondialisation ». Lorsque le mur de Berlin tomba, en cet instant de liberté, une nouvelle forme d’internationalisme surgit pour colmater la brèche. Alors que les politiciens étatsuniens caquetèrent à propos de « la fin de la guerre froide et comment ils avaient gagné ». Le Capital international déclara alors la fin de toute idéologie. Cela signifie que, non seulement le communisme est « mort », mais également que le « républicanisme démocratique » a rempli son but et s’est transformé en une idole creuse. Par conséquent, une seule force « régnera », la rationalité économique de la devise. Rendue abstraite à toute mesure, ne représentant rien d’autre qu’elle-même, la devise est éthérisée et finalement divinisée. La devise est « montée au paradis » et n’a laissé que la vie derrière elle.

Dans cette situation, la droite et la gauche se rebelleront et, dans certains cas, il sera difficile de faire la différence entre les deux. Une myriade de formes de particularismes émergera, consciemment ou inconsciemment, afin de s’opposer à la fausse totalité et aux ridicules prix-citrons du « nouvel ordre mondial » associé au multiculturalisme. Le Social ne prit guère fin bien sûr, pas plus que la vie quotidienne elle-même. Toutefois, le Social sera maintenant en contact avec le potentiel insurrectionnel de la différence. Dans sa forme la plus inconsciente et la plus profondément trompeuse, cette passion pour la différence ne fera que simplement répéter la rhétorique creuse du nationalisme classique ou du racisme, le « nettoyage ethnique » de la Bosnie à la Californie.

Contre ce particularisme hégémonique, nous pourrions proposer une plus consciente et socialement juste forme de particularisme anti-hégémonique. Il est difficile d’imaginer la forme précise qu’elle devra assumer, mais il sera plus facile de l’identifier à mesurer qu’elle émerge. Une miraculeuse renaissance de la culture autochtone des Amériques vola la vedette des célébrations du jour de Christophe Colomb en 1992, et alimente le débat sur l’appropriation culturelle. Au Mexique, l’insurrection zapatiste, qui serait, selon le New York Times, la première « rébellion post-moderne », constitue la première action armée contre la nouvelle mondialisation, dans la cause particulière, mais anti-hégémonique, des Mayas et des paysans du Chiapas. Je vois cela comme une lutte pour les « libertés empiriques » plutôt qu’une « idéologie ». Enfin, heureusement, il est possible de dire que toute forme sociale ou culturelle de particularisme mérite d’être soutenue du moment qu’elle reste anti-hégémonique et à condition qu’elle le reste.

Dans ce contexte, nous pouvons même découvrir de nouvelles utilités au « multiculturalisme », puisqu’il pourra servir de médium pour la propagation de mèmes subversives et du désir insurrectionnel pour une différence radicale. Toutefois, une telle « entrée subversive dans les médias » ne peut servir qu’un seul but ultime : la totale destruction du néo-impérialisme multiculturaliste et sa transformation en quelque chose d’autre. Si le programme occulte du multiculturalisme demande la séparation universelle sous le couvert de la fausse totalité, la réponse radicale au multiculturalisme doit attaquer non seulement l’universalité factice, mais également son aliénation envieuse, son faux séparatisme. Si nous soutenons l’authentique particularisme anti-hégémonique, nous devons également soutenir l’autre moitié de la dialectique en élaborant une force qui puisse pénétrer toute frontière artificielle, afin de restaurer la communicativité et la convivialité à travers un réseau horizontal et aléatoire de connectivités et de solidarités. Cela constituerait la véritable force dont le multiculturalisme n’est que le simulacre creux, qui agirait en complémentarité avec le particularisme anti-hégémonique, et ce, avec une véritable réciprocité parmi les peuples et les cultures. L’« économie du don » remplacerait l’économie d’échange et de commodification. Le social serait remis en circulation au niveau de la vie vécue au quotidien par l’exercice de l’imagination et de la générosité.

En ce sens, la réponse au problème d’« appropriation » se trouverait dans le concept d’un « potlatch universel » de don et de partage. Afin d’éprouver cette thèse, examinons la question de l’appropriation culturelle des valeurs autochtones américaines. L’identité originelle des tribus du « Nouveau » Monde est tribale et non raciale. N’importe qui pouvait être adopté par une tribu, comme l’ont été de nombreux blancs décrocheurs et noirs fugitifs. La renaissance de la culture autochtone qui a lieu au vingtième siècle a révélé certaines universalités spirituelles que les peuples autochtones souhaitent partager avec tous. Ils ont également découvert un particularisme anti-hégémonique qu’ils souhaitent garder pour eux-mêmes. Les aînés accusent les Américains de vouloir s’approprier et de commodifier le second (bains de vapeur, danses du soleil, etc.) tout en ignorant et méprisant le premier (respect pour la nature, amour d’endroit comme topocosme, etc.). La tradition autochtone n’est pas fermée, en dépit d’une colère et d’une amertume justifiées de la part des tribus, mais demande a réciprocité plutôt que l’appropriation. De notre côté, il faudrait, nous européens, adopter une attitude sérieusement révolutionnaire quant à la restauration de la nature (déchaînée). Il sera alors approprié pour nous de poser le geste digne d’Alexandre d’« adorer les esprits locaux ».

Les situationnistes avaient déjà conçu cette stratégie lorsqu’ils ont lancé le slogan dont on a que trop abuser : « Pensez globalement, agissez localement ». Nos véritables intérêts comprennent les réalités globales, comme l’« environment », mais un pouvoir effectif ne peut jamais être global sans être oppressif. Les solutions du haut vers le bas reproduisent la hiérarchie et l’aliénation. Seules des actions locales pour des « libertés empiriques » peuvent engendrer des changements au niveau de la « vie vécue au quotidien », sans imposer des catégories de contrôle. Un Nietzsche nouveau âge l’aurait baptiser « la volonté d’autonomisation ».

Le poète Nathaniel Mackay lui donne le nom d’interculturalisme. L’image exprime un réseau non hiérarchique et décentralisé de cultures, chacune unique sans être étrangère aux autres. Les échanges se déroulent au sein d’une réciprocité au travers des frontières perméables de complexe de différences autonomes, mais aux contours estompés. J’ajouterais un raffinement ultérieur. Cette réciprocité produira davantage que la simple somme d’échanges au sein du système, et ce plus constituera une valeur universelle en circulation parmi les collectivités et les individus libres. Par conséquent, les synergies interculturelles pourraient être le terme précis (ou le slogan) que nous proposons pour remplacer le « multiculturalisme ».

Conclusion

Le paradigme multiculturel présuppose une fausse totalité dans laquelle sont sous-entendues un ensemble trois fausses particularités. Ces différences sont représentées et emballés dans des « choix de styles de vie » et des « ethnicités », des commodités qui servent à apaiser les authentiques passions pour de véritables changements avec d’insignifiantes « traces » et images de « dignité » et même de « rébellion ». Pour contrer ce paradigme, la synergie interculturelle propose une autonomie réelle, que ce soit pour des personnes ou des cohésions de personnes, suivant leur conscience radicale et leur identité organique. En ce sens, l’interculturalisme peut seulement s’opposer au « multiculturalisme », soit par une stratégie de subversion soit par un assaut à découvert. De toute manière, le « multiculturalisme » doit être anéanti.

 

Publicités